Dans ma famille d’origine, avec père et mère, de même que dans ma famille suivante, avec enfants, ainsi que dans mes « belles »-familles (celles où j’ai eu affaire aux belles-filles, beaux-frères, beaux-pères, etc., toujours beaux et belles, qu’ils disaient!), j’ai toujours compté pour des prunes, ou pour du beurre! C’est pareil. Pourtant, au goût, à la forme et à la structure, cela fait une sacrée différence. On peut donc compter pour rien avec des nuances alimentaires. Dans le cas des prunes au beurre, il s’agit de nuances noires, blanches, jaunes, violettes et vertes. Pas mal pour deux aliments supposés compter pour rien! Et je ne parle ici que des couleurs, ne pouvant vous communiquer les différences de goût par écrit.

Pour des prunes, du beurre et une poire

En fait, si je n’ai pas compté pour mes parents, cela ne pouvait être en tant que prune, puisque mon père adorait les vraies, soulignait-il, c’est-à-dire non pas les prunes, vulgaires, mais les reine-claudes, nobles, qui avaient proliféré dans son jardin d’enfance. En tout cas, pour mon père, je n’étais pas le roi des claudes, loin s’en faut. C’était ma soeur, la Reine-claude. Quant au beurre, du côté de ma mère, je n’étais pas plus le roi, d’autant qu’à l’époque, elle se contentait de margarine.
Je comptais pour si peu que l’on se demande si mes parents me voyaient. J’avais disparu de leur champ de mire. En fait, je n’étais même jamais apparu dans leurs mirettes. Tant et si bien que, plus tard, durant mon adolescence, ils me mettaient dehors, sur le palier de l’appartement, en attendant d’avoir, eux, fini de déjeuner, avec ma soeur, bien sûr. J’étais alors autorisé à rentrer pour manger rapidement à la cuisine, seul. J’ai souvent séjourné entre l’escalier, que j’aurais voulu dévaler une fois pour toutes, et la porte close de l’appartement familial, dont je n’avais jamais les clés, sauf quand mes parents partaient en vacances sans moi (ce qui était toujours le cas). Les voisins, qui me voyaient sur le palier, étaient fort étonnés, mais demeuraient muets. En ce temps-là, on savait rester sur sa réserve et l’on ne dénonçait plus. Le soir, cela recommençait, mais pas toujours, allez savoir pourquoi. J’étais, paraît-il, insupportable, insupporté surtout, adolescent, quoi! Comme je l’avais été, insupporté, et tout le temps, depuis ma naissance. Insupporté et exclu.
Expulsé tout de suite, dès l’âge de 2 ans, quand ma soeur est née. De cet âge, je ne me souviens évidemment pas (à 2 ans, c’est normal, on n’a pas encore toute sa tête), mais mes parents ont raconté l’expulsion, très satisfaits d’eux-mêmes. Pourtant, il n’y avait pas de quoi être fiers de m’avoir jeté à l’âge de 2 ans. On m’a quand même autorisé à revenir un peu plus tard, paraît-il. Je m’estime donc bienheureux (en un et en deux mots). Mes parents étaient vraiment trop bons! Mais rapidement, les expulsions ont recommencé. Pour un oui ou pour un non.
Ainsi, dès l’âge de 10 ans, pendant les vacances scolaires, ces parents-là ont manifesté une grande imagination pour se débarrasser de moi: ils me « confiaient » à des curés, m’envoyaient dans des colonies de la Sécurité Sociale, puis de nouveau avec des curés et des Coeurs Vaillants en Bretagne (oui, ça existait, mais ce serait trop long à vous expliquer), en patronage à Paris, chez les louveteaux et les scouts un peu partout, comme factotum dans une usine alsacienne à l’âge de 15 ans, dans une famille inconnue trouvée au hasard de leurs balades à Carnon, dans le garage d’une de leurs amies, à Palavas. Amie, celle-là? Pas pour moi, puisque je devais dormir sur un lit de camp, dans son garage. J’ai partagé certaines de ces joies de l’exil avec des moniteurs et des religieux pas toujours bien catholiques. Bon, c’est du passé. Et, pour les gens (c’est-à-dire tout le monde), le passé doit s’oublier à volonté. Enfin, ce sont les gens, les parents et les curés qui voudraient oublier et surtout se faire oublier. Mais vous savez bien que l’enfance est comme la mort, on y pense tout le temps, toute sa vie. Chacun prolonge son enfance, ou s’en venge, comme il peut. Rarement, on s’en détache. Plus rarement encore que d’un grand amour éteint. En tout cas, moi, je ne reste attaché qu’à deux choses: mon enfance, annihilée, et ma sortie prochaine, que j’ai du mal à imaginer triomphante. D’un exil à l’autre, en quelque sorte. Depuis le départ jusqu’à l’arrivée de l’unique étape de ma vie. Un tour de vie en une seule étape!
Revenons à mes abandons en série. Un tel comportement de la part de ma mère, je le conçois: elle était l’esclave obéissante de mon père, elle faisait tout ce qu’il lui disait de faire. Mais de la part de mon père, qui s’intitulait lui-même « homme de lettres », je ne comprends pas. Quand j’avais 6 ans, et que j’ai dû expliquer à ma maîtresse d’école ce que faisait mon père, je le lui ai demandé, à mon père, ce qu’il faisait, parce qu’il était toujours à la maison ou allait à la pêche, en fait. « Homme de lettres », m’a-t-il dit, comme d’une évidence, sans explications. Je voyais bien que c’était un homme. Mais de lettres? J’ai cru qu’il faisait les minuscules pâtes que l’on mettait dans ma soupe, pâtes qui reproduisaient les lettres de l’alphabet. En bref, je me disais qu’il faisait des pâtes pour que les enfants apprennent l’alphabet sans difficulté, en mangeant leur soupe. C’était peut-être ça. J’acceptais la situation, comme la plupart des enfants.
Malgré tout, sans doute parce qu’il était lettré, du moins lorsqu’il ne m’envoyait pas pourrir comme une prune sur le palier, mon père me disait de lire, de lire beaucoup. Et c’est ainsi que j’ai beaucoup lu. Peut-être que mon père n’était pas si mauvais que cela, après tout! M’avait-il accepté en tant que pur esprit, mais refusé comme être vivant, comme enfant, comme fils? Etait-il un clone de Jean-Jacques Rousseau, en somme? Comme par hasard, c’était son auteur préféré.
Je passe sur les différents épisodes de ma jeunesse, tous de la même veine. A la fin, à 19 ans tapante, j’ai convolé en pauvres noces dans une Ecosse accueillant les mariages mineurs. J’avais été poussé par père et mère à me débrouiller seul et sans rien, après que je fus mis sur le palier de façon définitive un an plus tôt, à 18 ans (qui n’était pas, alors, l’âge de la majorité), sans même avoir été autorisé à emporter mon linge. Je rêvais alors d’avoir à mon poing, non pas une vipère, mais un cobra, le plus venimeux possible. Cobra que je n’ai pas trouvé, c’est bien dommage. Ce fut donc avec elle, mon épousée d’Ecosse, que je pus enfin goûter à autre chose que du beurre ou des prunes: ce furent, pour un temps, des fruits des bois. Puis, comme toujours avec moi, on en revint (c’est-à-dire elle) à me considérer comme une sorte de bouillie, un tartare de beurre et de prunes. A nouveau, je comptais pour rien. Et pour de bon, cette fois-ci.

Père et grand-père

Avec mes enfants, dans les années qui ont suivi l’Ecosse, je fus et je demeure une prune pour l’un, du beurre pour l’autre.
Et pour mes petites-filles, je ne compte même pas comme de la « jelly » (malgré l’absence de rapport avec le beurre et les prunes). Pourtant, elles aiment cette chose rouge ou verte, visqueuse et ballottante. Je ne les vois jamais, mes petites-filles. On les empêche de prendre de mes nouvelles. Je suis pour elles ce que Dieu est pour moi: inexistant. Pire que le beurre ou les prunes, est l’inexistence. Son père, à ces petites-filles (c’est-à-dire mon fils) m’a également jeté aux oubliettes de l’histoire, ma pauvre petite histoire.
« Quand verra-t-on grand-père? » a bien dû demander un jour ou l’autre l’une de mes petites-filles. Réponse imaginaire (mais, sans doute, pas tant que cela!) de leur père, mon fils: « Quand il ne sera plus malade ». Si j’étais cette petite-fille, je n’aurais pu m’empêcher de m’inquiéter au sujet d’une aussi longue absence: « A force d’être malade, est-ce que grand-père ne va pas mourir? On ne le verrait plus jamais alors, hein papa!». Pas de réponse à cette putative question, qui est aussi la mienne, mais celle-ci sous forme non putative. Je la pose donc à leur place.
Ne serai-je pas plutôt devenu une bonne poire pour toutes mes familles, les « belles » et les « bêtes »? Mais qu’importe, après tout, puisque son goût, à la poire, est infiniment plus subtil que celui d’une prune, avec ou sans beurre. Et que ce goût me plaît autant que celui d’une mangue ou d’un fruit de la passion (quel beau nom pour ce fruit refermé sur lui-même, dont le goût s’ouvre comme la passion amoureuse, violemment, mais secrètement!). La poire me console de ne pas avoir eu de vraies familles (celles que j’imaginais, comme j’ai à peu près tout imaginé durant ma vie, en ne réalisant que les miettes de cette imagination), elle me console, car elle m’est maintenant offerte par une compagne sachant choisir les vraies poires, parfumées et douces comme des mousses glacées. Vous autres, belles et bêtes familles, vous m’avez toujours pris pour une poire sans saveur. Or j’ai goûté à moi-même et j’ai trouvé que c’était délicieux. J’en conclus que, si l’on me prend pour une poire, cela n’a aucune importance, puisque je sais qu’il est bon de me goûter!

Patrie et famille

Revenons à la famille, et donc forcément aussi au travail et à la patrie, puisque c’était écrit dans la devise de mon enfance. Je ne la comprenais pas très bien, cette devise. Travail, je devinais, me doutant que c’était pour cela que les enfants étaient mis au monde, alors que j’eusse préféré que ce fût pour jouer au cerceau. Patrie, ce n’était pas très clair: on m’avait dit à l’école qu’elle s’était levée, la patrie, pour lutter contre l’envahisseur et contre l’occupant (c’étaient les mêmes); mais moi, je savais que la patrie s’était plutôt couchée pendant mon enfance occupée, et qu’elle ne s’était levée, la fameuse patrie, que lorsque l’occupant avait décidé lui-même de repartir pour aller se coucher chez lui. A propos, « patrie » me rappelle « pater », et pour cause, mais alors pourquoi écrire patrie avec un e? Est-ce parce que l’on dit « mère patrie »? Il faut savoir! Patrie, c’est mon père ou c’est ma mère? En fait, je crois que l’on ne parvient pas à lui donner un sexe clair et précis. Très moderne, au fond, la patrie! Quoi qu’il en soit, cette patrie avait une tête de mensonge.
J’allais en avoir plus tard la confirmation, lorsque la même patrie, la mienne, eut décidé d’occuper ses colonisés et que j’ai dû, jeune adulte, participer à cette occupation-là, en sens inverse de la précédente, c’est-à-dire, cette fois-ci, une occupation occupante, et non pas occupée, alors que personne ne m’avait consulté ni sur son opportunité, ni sur ses modalités, comme d’habitude. Heureusement, cela n’a duré qu’un temps, mais quel temps long!
La patrie, imitant mes familles, la belle et la bête, me prenait donc aussi pour une poire. En résumé, j’ai subi une occupation acceptée par mon pays lorsque j’étais enfant, mais que moi je n’avais pas acceptée du tout, puisque l’on ne m’avait pas plus consulté à son sujet qu’à celui de ma naissance. Ensuite, comme jeune adulte, je fus « invité » à participer à une occupation voulue par mon pays, mais, encore une fois, pas par moi. Occupé, occupant, quel destin! Et je n’ai jamais été autorisé à broncher. Est-ce là une démocratie? Inutile de dire que, depuis longtemps, la patrie, pour moi, n’est plus crédible. Je n’ose dire ici ce que j’en pense vraiment, de ma patrie, par respect pour son nom, que celui-ci soit finalement masculin ou féminin. Heureusement que mondialisation, européanisation et régionalisation réunies auront un jour la peau de cette patrie-là, toujours occupée ou occupante!
Restait donc, en place centrale de la devise nationale que l’on essayait de m’inculquer: le mot « famille ». La famille, c’était, d’après ce qui m’avait été dit: ma soeur, mes deux parents et ma grand-mère paternelle qui vivait avec nous, jusqu’à ce que cette grand-mère mourût. Premier choc physique avec la mort (dont on n’avait fait que me parler, jusque-là, en évoquant les résistants), car on me força à voir son cadavre en trois occasions distinctes: à l’hôpital, à la morgue, et enfin dans son cercueil, qui avait été ouvert à la demande de mes parents, avant l’inhumation. De cette époque, date mon obsession de la mort. Quel spectacle pour un enfant! Voir le visage violacé de sa grand-mère chérie trois fois de suite quand on a 9 ans, c’est un cauchemar dont on ne revient pas. Après la mort de ma grand-mère, nous n’étions plus que quatre, en tout et pour tout. Mais nous aurions pu être zéro, que cela ne m’aurait fait ni chaud, ni froid. Je n’ai donc jamais su ce que signifiait avoir des oncles, des tantes, des cousins, des cousines.

Cousine, où es-tu?

Ce sont surtout celles-là, mes possibles cousines, qui me manquaient, les seules qui me donnaient envie de ne pas être zéro. J’avais entendu dire qu’avec une cousine, si j’en avais eu une, j’aurais pu aller à la cave, afin d’effleurer sa chevelure, respirer l’odeur de son cou, lui tenir la main dans l’obscurité et attendre. Attendre jusqu’à ce que l’on nous appelle pour manger, ma cousine et moi, moi qui existais et ma cousine que je m’inventais. Mais il n’a pas eu lieu, ce séjour dans l’obscurité de mon enfance et dans l’attente d’un bon repas avec ma cousine parfumée.
Voilà comment a débuté pour moi la famille, dont j’ai relaté plus haut quelques-uns des épisodes lamentables, avant de terminer sur les deux évènements qui ont le plus marqué mon enfance: la mort de ma grand-mère qui allait donc ne plus jamais me parler, et la sortie en cave avec une cousine qui n’avait jamais existé.
On ne m’avait sans doute pas assez bien expliqué pourquoi il fallait accepter le concept de famille, alors que j’avais été privé de cousines, et que j’aurais donc dû être dispensé de famille. Aujourd’hui, je maintiens que, sans cousines, il est inutile de me proposer une famille. Je n’en veux plus.
« Familles ! … je vous hais » disait André Gide. En fait, il n’y a pas de quoi les haïr. Elles n’en valent pas la peine. Les plaindre suffit amplement. Des enfants ont récemment trouvé la bonne définition: « Familles, je vous M ». A chacun de lire la lettre « M » comme il voudra. Quand on me parle de famille, je vois sa réalité en tant que réunion-désunion dominicale, incluant la « belle-famille », celle qui devient vôtre contre votre gré. Et belle-famille voulant dire passer sous les fourches caudines de la belle-mère et de la belle-fille, en même temps ou successivement. Décidément, les « belles » monopolisent souvent les familles. En effet, lors de la ponte des enfants, et plus tard des petits-enfants, la femme-mère choisit généralement sa propre mère pour s’occuper de ses enfants, qui sont pourtant aussi mes ou vos petits-enfants. Et cela sous prétexte que la mère d’une mère serait nettement plus mère que n’importe quelle autre mère!
Pour ces « belles »-familles, je suis une « pièce rapportée », m’a dit l’une de ces « belles »-mères. Rapportée par qui et d’où? Je ne sais pas. En tout cas, cela signifie que je suis une pièce de tissu cousue sur ma « belle »-famille « afin de la réparer ou de l’améliorer »: c’est écrit dans le dictionnaire. Je savais bien qu’elle avait besoin de réparations, ma « belle »-famille. Mais qu’importe! Si la religion demeure l’avenir d’une illusion, comme disait Freud, la famille en est le présent, de cette illusion: la famille comme source illusoire de stabilité, alors qu’elle est le siège de divorces, séparations et disputes en tous genres.
Une bonne famille, alors, ce serait quoi? Elle devrait garantir sécurité, stabilité, lien entre générations, structure de résistance aux coups durs, et surtout éducation apaisée des enfants, sans interruption du genre divorce ou séparation brutale. Dans les sociétés traditionnelles, une telle structure familiale perdure, mais au prix de règles draconiennes imposées par les plus âgés, et pas uniquement mâles. Au nom de la liberté, cette entité sociale, centrée sur les vieux sages et les matrones, tend cependant à disparaître dans les pays développés. Sauf au sein des familles musulmanes, lesquelles divorcent beaucoup moins que les nôtres et gardent leurs enfants dans le cocon originel, au prix, il est vrai, d’une liberté de la femme quelque peu bridée. La liberté serait-elle circonscrite chez nous à toujours aller voir ailleurs, pour dire ensuite: « séparons-nous »?
Les nouveaux enfants seront peut-être comme les bons vins, issus à la fois d’un seul terreau et de plusieurs cépages. Ce mélange de cépages, si on l’applique à la famille, sera favorisé par le brassage des populations, par la mondialisation. Eh, oui! C’est bien connu: les chats et les chiens les moins stupides n’ont pas de pedigree. Un jour, nous serons, comme eux, des bâtards, mais cela constituera un avantage si l’on veut favoriser le mélange des neurones. Cela dit, brassage ne signifie pas communautarisme, ni repli sur sa tribu, ni a fortiori volonté de détruire ceux qui ne font pas partie de sa tribu. De toute évidence, le savant dosage de cépages et de terreaux, qui fonctionne parfaitement pour les bons vins français, ne fonctionne pas encore dans les familles modernes.

Divorce généralisé

Alors, la famille a-t-elle disparu? Disons qu’elle est bouleversée par le divorce généralisé et par les séparations à répétition. Et ce n’est pas d’aujourd’hui que date le changement. Mais autrefois, le divorce était rare et, le plus souvent, réservé à ceux qui étaient suffisamment fortunés, ayant les moyens d’assurer une vie convenable aux enfants et à la femme qui subissaient les changements provoqués par le divorce. Au sein des familles, beaucoup plus nombreuses, qui divorcent aujourd’hui, ou qui se séparent tout simplement, les enfants sont malheureux, du moins lorsque le divorce ou la séparation intervient alors qu’ils sont encore mineurs.
Ils perdent le cocon de leur enfance, leur maison, leurs habitudes, leurs amis, et surtout le duo papa-maman, duo qu’ils pensaient être uni pour toujours. Il leur arrive même de perdre ce duo plusieurs fois de suite. Le choc est violent et répété. A l’échelle d’un pays, il s’agit d’une guerre larvée, avec ses nombreux dégâts collatéraux. On va me rétorquer que je m’en prends à une liberté chèrement conquise: le droit de la femme à disposer de son corps, de son esprit, de ses enfants, de tout ce qu’elle veut, et le droit de l’homme à faire ce qu’il lui plaît, quand il lui plaît, à quelque moment que ce soit de la formation de ses propres enfants. Certes, certes. Mais je croyais que la liberté de chacun s’arrêtait à la porte d’autrui. Les enfants, c’est qui, sinon un commencement d’autrui? Sont-ils une partie de ceux qui les ont enfantés ou des êtres à part entière?
Même s’ils demeurent la chair de la chair de leurs parents, ils deviennent vite des êtres conscients, prédisposés à l’angoisse et à la douleur morale. Ce sont des êtres entiers et non pas des ramifications de parents ne s’occupant que de leurs pulsions sexuelles. Les enfants ne sont pas des appendices dont on peut se séparer à volonté, sans que cela entraîne de graves conséquences pour leur développement. Les parents ont-ils tous les droits, y compris celui de faire ce qu’ils veulent de leurs enfants, contre leurs enfants?
Le divorce est devenu, à cause de son ampleur, un véritable scandale humanitaire dans les sociétés développées. Un scandale dont on ne mesure pas les conséquences sur le comportement actuel et futur des victimes, sur leur stabilité, leurs études, leur inquiétude au sein de familles dites recomposées, lesquelles sont, en fait, totalement décomposées. C’est l’exemple même de la contradiction entre liberté et égalité, entre liberté actuelle et dépendance future, entre liberté pour les parents et déterminisme pour les enfants. Comment oser dire que les enfants d’un couple divorcé ont ni plus, ni moins d’angoisses existentielles que ceux d’un couple équilibré, sans problèmes conjugaux?
Un enfant se croit le plus souvent responsable de la séparation de ses parents, alors qu’il aime ses parents ensemble, unis, et non pas séparément. De plus, il les aime intégrés à sa maison d’origine (ou à son appartement), celle qui constitue le fondement physique, solide, de sa famille, et non pas dans deux maisons séparées, éloignées, où les parents recomposés n°1 ne mettent jamais les pieds chez les parents décomposés n°2. Seuls les enfants basculent d’une maison à l’autre. Seuls les enfants ont droit à deux foyers en même temps. La bigamie est interdite, mais la quadri-parentalité est encouragée. A-t-on le droit d’avoir quatre parents? Je parle de ce qui se passe dans la vraie vie, et non pas sur le plan juridique. Si l’on considère la réalité des couples, la réponse à ma question est oui. Etonnant, non! Vive la civilisation moderne, bien adaptée aux enfants! Je note, en passant, que nous faisons la leçon à certains pays qui acceptent la bigamie. Et si eux nous rétorquaient que la quadri-parentalité, c’est pire!
Qu’ils aillent dans une maison ou dans l’autre, les produits de notre chair sont stupéfiés par les modifications qui surviennent chez leurs parents, au moment où l’amour se transforme en haine. Du jour au lendemain, père et mère passent des baisers, roucoulades et le reste, à la détestation absolue et définitive. Que devait valoir leur amour si celui-ci était cassable comme du verre? D’ailleurs, si les divorcés s’estiment contents de l’être, pourquoi n’organisent-ils pas des cérémonies de divorce sur le modèle des mariages, avec force klaxons, voitures de luxe, robes somptueuses, repas plantureux et tutti quanti?
Je suis sidéré que tout cela soit accepté comme un progrès, alors qu’en fait, on procède impunément et effrontément à une véritable mutilation des enfants. En les séparant de l’un ou l’autre de leurs parents, on les mutile, en effet, bel et bien. Sauf, bien entendu, si la séparation, ou le divorce, a lieu une fois que les enfants sont devenus majeurs. Dans ces cas-là, la peine et le regret remplacent le traumatisme, ce qui est quand même moins choquant. Mais tous les autres, les enfants qui sont en âge d’aller à l’école?
Il ne sert à rien de disserter sur les vertus de tel ou tel « genre » (ce sera bel et bien un homme ou une femme, au bout du compte!), sur les croisements sexuels plus ou moins loufoques (mais permettant d’ouvrir des cabarets mieux branchés!) que l’on invente au fur et à mesure de la libération du couple, sur la gestation in-vitro ou in-vivo (on s’en moque!), sur la préservation du tissu familial en tant que ferment de la société (c’est du bluff!). Ce sont là des fadaises comparées aux souffrances infligées aux jeunes enfants par le divorce et la séparation, sur lesquelles personne n’a songé un seul instant à légiférer, ou mieux, à agir, pour y mettre un terme et pour requalifier le mot liberté en « liberté responsable ».
Le divorce et la séparation étant à la source de la plupart des enfances perdues, on devrait empêcher les parents irresponsables de mener à terme leurs gestations insouciantes. Ces parents inconscients, fort nombreux, risquent de mettre au monde de futurs déracinés, éperdus d’amour, qui devront plus tard errer d’un être à l’autre, d’une malédiction à l’autre, à la recherche de leur bonheur disparu. Notre modèle occidental, parce qu’il s’agit bien d’un modèle identique d’un pays à l’autre, ne sera pas plus durable que notre environnement.
Alors, quelle solution? Il est flagrant que nos mariages ne se font plus dans la joie, en tout cas pour les enfants. Sauf, on ne le dira jamais assez, dans les milieux traditionnels, musulmans en particulier. Devrait-on prendre le mariage traditionnel comme exemple? Mais alors, comment concilier liberté avec solidité du mariage, au moins jusqu’à la majorité des enfants?

Et le harem dans tout ça?

Dans l’état actuel des choses, c’est insoluble. Sauf à recourir à la polygamie et même, pourquoi pas, au harem! La polygamie exige l’entretien de plusieurs foyers différents, permettant à l’homme de partager équitablement son temps entre ses différentes maisonnées. Petit problème: il lui faut des sous pour mener pareille vie. Et la femme perd un bout, non négligeable, de sa liberté.
Quant au harem, il permet de se dispenser de foyers multiples, la famille au grand complet étant rassemblée en un lieu unique, ce qui autorise la création d’une école intégrée, d’un restaurant pour la marmaille et d’un hôtel pour tout le monde. Gros problème: il faut énormément d’argent pour le créer, l’entretenir, le conserver en état de marche et empêcher qu’il ne se transforme en lupanar. N’est-ce pas la solution, au moins chez les riches, si les femmes acceptent d’en rabattre sur leur désir d’indépendance? En échange de quoi, elles ne seraient pas répudiées et conserveraient toujours un toit, qu’elles soient jeunes ou vieilles, favorites ou non. Et elles conserveraient l’espoir de devenir mères, puis matrones, avec tous les avantages qui sont liés à ces fonctions tardives. L’équilibre des enfants ne vaut-il pas une petite perte de liberté pour les femmes?
Aujourd’hui, les harems ne semblent plus avoir la cote, chez nous en tout cas. Serait-ce à cause de leur caractère inégalitaire pour les hommes et liberticide pour les femmes? A vous d’en juger.
Avant de finir, laissez-moi vous raconter une histoire vraie, que j’ai vécue il y a une vingtaine d’années, alors que je rentrais en avion de New York vers Paris. Assise à côté de moi était installée une jeune femme. J’entamai la conversation, pour découvrir qu’elle était pakistanaise, non voilée et femme d’affaires, faisant du négoce entre son pays et les Etats-Unis. En cours de route, elle évoqua son mari, qui avait deux foyers, celui qu’il partageait avec elle qui me parlait, et un autre, qu’il partageait avec une autre femme. Il passait autant de temps auprès d’une famille que de l’autre. Imbécile que j’étais, je lui dis: « cela doit être difficile de concilier une vie professionnelle libre avec une vie de famille limitée, puisque votre mari est bigame! ».
Elle me répondit que la bigamie imposait deux foyers bien distincts, et que cela constituait un moyen traditionnel pour préserver harmonie et stabilité au sein de la société en général. Elle ajouta qu’elle n’avait pas de leçon à recevoir concernant la famille, surtout de la part de quelqu’un qui vivait dans un pays où l’on traitait ses vieux plus mal que ses chiens!
Alors, le harem ou la bigamie comme solution miracle pour sauver la famille, est-ce sérieux? Il est évident que seule une infime minorité, riche, aimable, et vivant dans une douce euphorie, pourrait adopter une telle solution. Mais, pour la multitude des parents fourvoyés dans leurs histoires d’amour embrouillées, et pour les enfants ainsi laissés à vau-l’eau, ce ne peut être un choix plausible. Le harem reste évidemment une solution paradisiaque, exceptionnelle, et non pas une solution terrestre, générale. Au bout du compte, il n’y a pas de solution. La famille s’en va en quenouille. Et cela va continuer.
Il est triste de finir ainsi, mais qu’y puis-je?

Ariel Alexandre

Familles, je vous plains.

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