Je suis toujours avec des élèves. Mais, maintenant, je les garde, au lieu de leur enseigner des connaissances, des savoirs, des méthodes, comme autrefois. J’ai les mêmes diplômes que ceux que j’avais obtenus à l’âge de 25 ans. Pourtant, je ne fais plus la même chose.
Je suis maintenant gardien d’élèves, gardien de la paix, si l’on peut dire. Garder, cela ne veut pas dire punir. Cela veut dire garder les élèves entre les murs de la classe. Puis, de temps en temps, procéder à un lâcher d’élèves, comme s’il s’agissait du trop-plein d’un barrage d’eau.
Je suis également chargé de les traiter avec égalité et bienveillance. Cela signifie qu’à l’intérieur des murs de la classe, les élèves peuvent faire ce qu’ils veulent, pour autant qu’ils soient tous égaux entre eux et que le désordre qui en résulte demeure dans les limites de la bienséance. C’est le ministre et les parents qui l’ont décidé.
Devant un tel désir de liberté et surtout d’égalité, je n’ai pu que suivre. C’est pourquoi, je suis devenu gardien de paix tout doux, de type municipal. Le ministre est ravi que mes collègues et moi-même, nous soyons devenus des gardiens de paix tout doux. Ainsi, il a la paix.
Sur le plan intellectuel, c’est relax. Mes élèves obtiennent sans mal les diplômes qu’ils souhaitent. Ce qu’ils pourront faire ensuite de ces diplômes qui n’en sont plus, ce sera une autre paire de manches. Mais c’est pour plus tard. Apparemment, tout le monde s’en moque.
Il paraît que mes élèves ne sont pas nés libres et égaux. En tout cas, ils le sont devenus en arrivant à l’école. Pour montrer qu’ils sont maintenant libres, ils se bécotent à longueur de journée. Et pour montrer qu’ils sont égaux, ils s’efforcent de rester tous ignorants, tous en même temps.
J’espère que je pourrai conserver le titre de gardien de classe. Je préfère ça, plutôt que gardien de zoo, ce qui risque bien d’arriver, car les élèves ne sauront bientôt plus comment utiliser leur liberté: ils redeviendront singes, en mangeant des chips, en buvant du coca, et en s’épouillant les uns les autres. Et ça, ce ne serait plus un travail de gardien, mais d’observateur de singes.
C’est drôle, mes parents à moi ne voulaient pas que je devienne gardien. Ils voulaient que je devienne professeur et que je le reste. Orienter les jeunes aux différents croisements de leurs vies, cela semblait être à mes parents un beau métier. Et ça l’était, un beau métier. Il impliquait de conseiller, de guider, et surtout d’enseigner des matières, des langues, du passé, du futur. Mais ça, c’était avant. Avant la liberté et l’égalité à tout va.
Et il est maintenant un peu tard pour aller encore de l’avant, pour aider à s’épanouir de bons et de très bons élèves, un peu tard pour revenir en arrière.
Après tout, si personne ne veut plus apprendre et concourir, qu’y puis-je? Mieux vaut encore garder les élèves et les faire circuler ensuite entre la classe, la cour et la sortie, que les laisser aller n’importe où et provoquer des embouteillages.

Caliban

De professeur à gardien de paix

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