l’Allemagne, pas la Grèce !

  L’Allemagne a occupé la Grèce entre 1940 et 1944 (occupation partagée un moment avec l’Italie et la Bulgarie, certes, mais ces deux pays n’y ont joué qu’un rôle secondaire et provisoire).
Des frais d’occupation ont été exigés par le Reich (comme partout en Europe), et l’économie grecque dans son ensemble (y compris les mines) a été placée sous la direction des Nazis. Résultat : chômage, inflation monstre, appauvrissement de la population et surtout … famine en 1941-1942. Au total, 300.000 grecs (au moins) sont morts de faim à cause de l’occupation allemande. Sans compter les malades du fait de la disette, les blessés, les traumatisés, les torturés, les persécutés juifs (50.000 morts) et tout le reste lié à l’occupation.
Lors de sa libération fin 1944, la Grèce s’est trouvée dans un tel état d’épuisement et de crise qu’elle a aussitôt plongé dans la guerre civile. Et les soubresauts et errements qui ont suivi pendant des décennies ont été la conséquence directe de cette occupation brutale par l’Allemagne.
Et c’est la même Allemagne qui rechigne aujourd’hui à lâcher du lest concernant la dette publique de la Grèce, pays au bord de la crise de nerfs à force de privations et de chômage!
Que cette Allemagne s’abrite derrière les combines du traité de Moscou (celui qui a scellé en 1990 la réunification de l’Allemagne, coupée en deux en 1945 à cause des exactions invraisemblables qu’elle avait commises, traité intitulé « 4+2 » ou « 2+4 », c’est-à-dire signé par les 2 Allemagnes – de l’Ouest et de l’Est : RFA et RDA, ainsi que par les 4 alliés : Etats-Unis, URSS (Russie), Royaume Uni et France) afin de ne plus devoir rien à personne, passe encore (la Grèce était beaucoup trop faible pour s’opposer à certaines clauses du traité « 4+2 »), mais qu’elle fasse aujourd’hui, systématiquement et méchamment, la sourde oreille aux prières d’une Grèce qui est à l’origine de l’idée même d’Europe, cela dépasse l’entendement.
Or, contrairement à ce que l’Allemagne laisse accroire, les indemnités financières dues par elle après les deux guerres mondiales (car elle avait déjà sérieusement « perturbé » l’Europe au cours de la première guerre, entre 1914 et 1918, y compris la Grèce qui en avait été tourneboulée pour longtemps) – guerres qu’elle avait déclenchées et qui ont provoqué 20 millions de morts en 1914-1918 et 50 millions en 1939-1945 -, ces dettes ont été plusieurs fois renégociées et abondamment réduites.
Et si l’Allemagne continue à avancer l’argument que c’est à cause des dettes insupportables qui lui avaient été infligées après la première guerre mondiale que le nazisme est né, pourquoi n’accepte-t-elle pas le même argument lorsqu’il s’agit de la Grèce ? Si l’extrémisme découle d’un étranglement financier dans un pays, pourquoi n’en serait-il pas de même dans l’autre ?
L’Allemagne ne craint-elle pas les ravages pour l’Europe d’une Grèce qui serait à genoux ou éjectée de l’Union Européenne, anéantie par des dettes qu’elle n’aurait nul pouvoir de négocier (à l’inverse de ce qu’a pu et su faire l’Allemagne entre les deux guerres, en utilisant divers chantages et menaces, en particulier le chantage au risque de communisme) ? Se sent-elle concernée, l’Allemagne, lorsque ses citoyens rentrent de leur bronzage en Grèce, par une éventuelle montée dans ce pays d’un extrémisme qui pourrait être autrement plus dangereux que le doux gauchisme actuel ? Cet extrémisme-là pourrait alors rappeler à l’Allemagne celui qu’elle a connu avec Hitler et sa clique.
Reprenons, en résumant, l’histoire des échappatoires financières concoctées par l’Allemagne au 20ème siècle pour se dérober à ses devoirs de réparation et d’indemnisation.
Première entourloupe : l’après-première guerre mondiale :
– en 1921, en application du traité de Versailles de 1919 mettant fin à la guerre 1914-1918, une Commission fixe la dette allemande à 132 milliards de marks-or, qu’elle devra payer par annuités de 2 milliards ;
– en 1922 (soit un an seulement après la fixation de la dette allemande!), on décide un moratoire partiel ;
– en 1923 (deux ans après !), l’Allemagne refuse de payer et l’on transforme sa dette en emprunts ;
– en 1930, on renégocie encore et l’on réduit et étale la dette sur 59 ans : ce sont les emprunts dits « Owen Young » concoctés avec l’appui des Etats-Unis ;
– en 1932, on renonce à toute indemnité de guerre, mais les emprunts qui avaient été renégociés continuent à courir ;
– en 1953 (en même temps que l’on renégocie déjà les dettes de la deuxième guerre), on supprime l’indexation des emprunts sur l’or et on en réduit le taux d’intérêt.
Finalement, l’Allemagne aura payé, en tout et pour tout, 17% du montant qui avait été décidé en 1921, suite à la première guerre mondiale, à ses gigantesques destructions physiques et à ses 20 millions de morts.
17% seulement! Et, malgré tout, cela justifierait a posteriori la montée et l’épanouissement du nazisme, … ainsi qu’une nouvelle guerre! Stupéfiant!
Deuxième entourloupe : l’après-deuxième guerre mondiale :
– la Conférence de Potsdam (1945) décide que l’Allemagne devra payer aux alliés 20 milliards de marks, soit 300 millions de dollars (en fait, essentiellement sous forme de machines et d’usines) ;
– dès 1953 (8 ans seulement après la fin d’une guerre provoquée par l’Allemagne et ayant fait plus de 50 millions de morts), l’Allemagne de l’Ouest (RFA) réussit à faire effacer la moitié de sa dette.  Et le « miracle économique allemand » peut commencer !
– entre-temps (1948-1953), tout pays désirant bénéficier du Plan Marshall (lancé et financé par les Etats-Unis pour aider à la reconstruction de l’Europe) doit renoncer aux indemnités de guerre pouvant être encore dues par l’Allemagne. La Grèce, qui fait partie des pays qui avaient été agressés, détruits et affamés par l’Allemagne entre 1940 et 1945, ne peut s’opposer aux clauses de ce       Plan à cause de son faible poids économique et politique : elle accepte donc implicitement et par force de ne rien demander à l’Allemagne ;
– finalement, en 1990, lors du traité de Moscou (« 4+2 ») scellant la réunification de l’Allemagne, on ne mentionne même plus ni les réparations, ni les dettes de l’Allemagne. « Puisque ce problème n’est pas couvert par le traité, il est … enterré » écrit Albrecht Ritschl, allemand lui-même et Professeur d’histoire économique à la London School of Economics (la plus importante faculté d’économie au monde).
Le même Albrecht Ritschl déclare en 2011 au magazine allemand Der Spiegel (célèbre magazine d’investigation du type « Time » aux Etats-Unis), qui lui demande si l’attitude intransigeante de l’Allemagne à l’égard de la Grèce est justifiée :
« Cette attitude est injustifiée. Au cours du 20ème siècle, l’Allemagne a été responsable des pires banqueroutes de l’Histoire récente. Elle est la reine des dettes (« biggest debt transgressor of 20th century » dans la version internationale du Spiegel) et elle doit aux Etats-Unis, qui lui ont abandonné des sommes considérables après les deux guerres mondiales, sa stabilité d’aujourd’hui
Au fond, l’Allemagne impose maintenant à la Grèce cela même à quoi elle s’est soustraite par deux fois au 20ème siècle, en ne payant que très partiellement et très tardivement ses dettes, après moult tractations et dérobades.
En outre, si l’on reprend la comparaison entre l’Allemagne débitrice pour faits de guerre et la Grèce débitrice pour incompétence de ses dirigeants (ce qui semble quand même nettement moins grave que les immondes exactions Nazies), on peut dire que la Grèce de 2015 a autant de légitimité à considérer qu’elle n’est pas responsable des errances économiques de sa classe politique corrompue d’hier que l’Allemagne à vouloir passer par pertes et profits les conséquences des saloperies commises par les Nazis et quelques autres citoyens allemands entre 1939 et 1945.
N’oublions pas que le Chancelier Hitler et sa clique sont arrivés au pouvoir le plus légalement du monde dans une République de Weimar qui faisait approuver la nomination de ses Chanceliers (Premiers Ministres) par un Parlement dûment élu démocratiquement. L’excuse de la dictature imposée ne tient pas une seconde. Et les Allemands (à en voir les actualités de l’époque) étaient fort nombreux à applaudir et à suivre leur Führer pendant 12 longues années, entre 1933 et 1945.
Que l’Allemagne d’aujourd’hui ne souhaite pas, comme l’a dit l’ancien Chancelier Helmut Kohl, « ouvrir la boîte de Pandore que serait la reconsidération des indemnités de guerre », on peut le comprendre (à défaut de l’admettre), mais on le comprendrait beaucoup mieux si l’Allemagne cessait de faire preuve à l’égard de la Grèce d’une telle arrogance, d’une telle intransigeance, d’un tel autoritarisme, d’un tel oubli de son propre passé.
Ce qu’elle dit et fait à la Grèce, l’Allemagne le fait à nous tous qui estimons que la Grèce est le berceau de notre pensée et de notre culture.
A ce titre, rien ne devrait être fait à la Grèce qui pourrait la couper de l’Europe et menacer son avenir, c’est-à-dire également le nôtre.

Ariel Alexandre

La reine des dettes est …

Une pensée sur “La reine des dettes est …

  • 28 mars 2015 à 11 h 17 min
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    Dans son article Alexandre Ariel rappelle l’historique de la dette allemande au cours du XXème siècle et compare les différentes et importantes réductions de celle-ci à l’intransigeance actuelle des gouvernants allemands vis-à-vis de la Grèce.

    Que les allemands ne veuillent pas rouvrir l’histoire de leur pays avant 1945 se conçoit ; qu’ils n’en aient plus aucune mémoire est plus difficile à admettre. Mais ce qui me surprend et m’attriste le plus, c’est l’attitude des gouvernements français et italien, étiquetés socialistes, qui s’alignent sans la moindre réserve sur la position de leur voisin germanique.

    On fête les tristes anniversaires, en raison du nombre des victimes civiles et militaires, de 1914-1918 et de 1944 en grandes pompes, on disserte jusqu’à plus soif de l’enchaînement des évènements après Sarajevo ou Munich et on ne tire aucune leçon de toutes ces connaissances.

    Les remises de dettes consenties à l’Allemagne en 1953 l’ont été, entre autres, à la lumière des conséquences des conditions du traité de Versailles de 1919 qui avait favorisé la théorie du « coup de poignard dans le dos » , puissant stimulant à l’essor du national-socialisme, même si les réparations avaient été à plusieurs reprises diminuées. Les alliés de l’époque n’ont pas voulu laisser s’installer le même terreau. Il est certain que d’autres éléments économiques et politiques ont alors joué mais ne pas prendre le risque de commettre à nouveau la même erreur dramatique a été un bon choix. Le sens de l’histoire s’évaporerait-il ? Car, actuellement, on place la Grèce dans la même situation. Bien sûr ni sa puissance militaire ni sa puissance industrielle ou démographique ne sont comparables ; mais les sentiments éprouvés par les citoyens grecs ne sont certainement pas très différents de ceux éprouvés par les citoyens allemands après les défaites. L’humiliation ressentie est toujours propice aux excès.

    Comment expliquer l’intransigeance des gouvernements européens vis-à-vis de la Grèce, ou plus précisément du peuple grec ? Que les chefs d’états ignorent totalement l’histoire semble peu vraisemblable ; il est plus probable qu’ils pensent que les situations sont radicalement différentes, que l’histoire ne saurait se répéter quand on passe d’un siècle au suivant. Et aussi, malheureusement, qu’ils aient perdu toute notion de ce qu’est la politique au sens premier et fort du terme. Que ce soit au plan national ou européen, la politique pour eux semble être le respect des normes définies par un acteur supérieur appelé le marché. Nos dirigeants, quelle que soit l’étiquette du parti qu’ils se donnent, sont des chefs de bureaux qui appliquent scrupuleusement les consignes données par ce mystérieux et tout puissant marché. Ou, image peut-être encore plus proche de la réalité, ils sont les grands prêtres d’une religion dont on ne saurait soumettre les dogmes au moindre examen critique. Quiconque s’y essaye est d’ailleurs traité d’ignorant, d’obscurantiste n’ayant rien compris au monde moderne. Notre président a eu une phrase terrible « que le gouvernement grec lutte contre la pauvreté ne me choque pas mais il doit honorer ses dettes ». C’est placer les soucis des conditions de vie de femmes et d’hommes après la nécessité d’équilibrer les comptes et de rembourser les dettes. Ainsi parlait le marché.

    Ignorant, je revendique de l’être et avoue ne pas comprendre comment la dette grecque d’environ 320 milliards d’euros puisse être à ce point dangereuse pour l’Europe alors que la BCE, au même moment, déverse plus de 1 000 milliards d’euros dans le circuit bancaire. Je conçois la différence de nature de tous ces euros mais ne comprends pas comment on peut jongler facilement avec une somme trois fois supérieure à celle jugée extrêmement dangereuse.

    La sociale démocratie n’est pas le collectivisme mais n’est pas non plus le thatchérisme ! A négliger les peuples au profit du marché les dirigeants européens éloignent chaque jour un peu plus ceux-ci de l’idée européenne et recréent les conditions qui ont prévalu dans les années trente du siècle dernier. L’assertion selon laquelle l’histoire ne se répète pas est une affirmation proche d’un acte de foi et non un théorème démontré ; et la foi, l’état du monde montre qu’il faut s’en méfier.

    Jean

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