« Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » (article 1er de la Déclaration des droits de l’homme de 1789). Plus de deux siècles plus tard, où en sommes-nous?

Sur nos pièces de monnaie, pendant longtemps, figuraient ces trois mots, dont personne ne se souciait qu’ils fussent une réalité, un rêve ou une illusion. L’intention semblait suffire. Plus tard, sous la botte germanique, trois autres mots ont sévi, moins glorieux. Ceux-là n’étaient aucunement rêvés: travail, famille, patrie (patrie allemande, bien entendu). Ils avaient quand même été promulgués par un maréchal français : Pétain! Puis, longtemps après la guerre et la disparition de Pétain, retour progressif à l’incantation et au rêve avec nos pièces en francs et leur label « liberté, égalité, fraternité ». Je dis longtemps après, parce que, pendant de nombreuses années, personne n’a jugé nécessaire de retirer de la circulation les pièces frappées du sceau infâme de l’occupation nazie. Bref, ces pièces de monnaie, révolutionnaires ou collaboratrices, ont tintinnabulé pendant ma jeunesse comme une mélodie dont je ne comprenais pas les paroles différentes.

Enfin, aujourd’hui, sur nos pièces européennes, il ne reste plus qu’une date, la date de leur fabrication. En imaginant l’euro, une devise (puisque le mot est le même, bizarrement) a été créée au sens monétaire du terme, mais on n’a pas songé à créer une devise au sens symbolique pour l’ensemble de l’Europe. Ni musique, ni paroles. Du coup, le rêve a disparu et, a fortiori, la perspective de sa réalisation. Nos pièces en euros sont devenues muettes. Quand on n’est plus ni dans le principe de réalité, ni dans celui du rêve, ni – pour suivre Freud – dans celui du plaisir, on est dans le néant, dans le vide. Dommage, car, avec mes pièces en francs, qui étaient libres, égales et fraternelles, je pensais pouvoir interpréter moi-même la devise nationale : acheter ce que je voulais (liberté), dépenser autant que les autres (égalité), et me mélanger avec ces autres-là (fraternité), si tant est que je l’eusse voulu, ce qui était rare, il est vrai.

Les paroles du rêve français ont néanmoins été conservées comme une relique sur le fronton des mairies françaises. Peut-être parce que cela aurait coûté trop cher de les effacer. En tout cas, la devise symbolique subsiste dans les causeries et les discours des journalistes et des hommes politiques (des deux sexes). Comme disait Zazie (dans le métro), “tu causes, tu causes…”. A défaut de vivre libres, égaux et fraternels, on en entend parler, surtout de l’égalité. Moins on en a, plus on en cause.

Quant aux billets de banque, en avez-vous déjà vu un seul au monde qui ne comporte pas l’effigie d’un personnage célèbre? Eh bien, regardez-les attentivement, ces billets libellés en euros : ils sont remplis de maisons fantômes, sans un seul habitant visible. Maisons vides, désertées. Heureusement que, pour les pièces de monnaie, chaque pays a pu conserver quelques personnages de son cru! Ainsi, les hommes (et femmes) célèbres de l’Europe ne sont pas morts pour toujours : ils brillent encore sur nos pièces de monnaie, à défaut d’avoir pu conserver leur place sur nos billets. Et puis, n’oublions pas notre anonyme semeuse nationale: elle figure sur le verso de la plupart des pièces frappées en France, sans qu’il soit possible de voir son visage (égalité des semailles oblige). Elle illustre un travail utile et peut-être même que, symboliquement, ses semailles feront pousser liberté, égalité et fraternité ensemble.

Liberté chérie

Puisqu’on y est, à la fameuse devise symbolique, et si je la résume en trois mots, je dirais que la liberté ce pourrait être moi, l’égalité ce pourrait être vous, et la fraternité ce pourrait être nous, mais dans un avenir lointain.
Commençons par le premier des termes, de plus en plus rarement évoqué: « liberté ». Apparemment, ce mot inspire moins nos apparatchiks et leurs affidés que le mot « égalité ». Quoi qu’il en soit, libre est celui qui n’appartient pas à autrui, qui est autonome et peut exercer sa propre volonté. Le définir complètement, avec ses pleins et ses déliés, exigerait des connaissances que je n’ai pas et surtout des tonnes de papier. Pour simplifier, disons qu’il s’agit de la marge de manoeuvre dont je dispose, compte tenu des réalités et des contraintes du lieu et du moment (sans préciser, malheureusement, s’il s’agit de ma liberté de naître, de grandir, de travailler, etc).

Si l’on entre dans le piège de la liberté formelle opposée à la liberté réelle, ou de la liberté sans contraintes opposée à la liberté dite responsable, on se fera tout de suite prendre dans l’engrenage élaboré par ceux, nombreux, qui veulent faire dépendre la liberté de l’égalité. Leur souhait, à ceux-là, est de nous persuader qu’il convient d’être libre avec morale – sociale bien sûr -, ce qui revient à devoir nécessairement penser aux autres (égalité) avant de songer à sa propre liberté, bref de forcer la liberté à passer par la case « égalité ». Cqfd : liberté et égalité ne font qu’un. Eh bien, non, ces deux mots sont contradictoires. Il ne sert à rien de le nier et de faire croire qu’ils forment un tout. Or, dans le langage convenu actuel, le mot qui domine, c’est « égalité » (en fait, c’est « égalitarisme« ). Mais ne nous laissons pas prendre au piège et commençons donc par la liberté.

En économie, c’est clair, plus il y a de liberté, moins il est difficile de produire et de consommer, moins on érige de barrières aux échanges commerciaux, moins on freine les initiatives, moins il est difficile d’employer qui l’on veut et pour la durée que l’on estime nécessaire, moins il y a de charges fiscales et surtout de réglementations en tous genres. Economie de marché, libéralisme, quel que soit son nom, ce type d’économie domine le monde, au grand dam de ceux qui attendent toujours le grand soir, sans se souvenir qu’il y en a déjà eu plusieurs, des grands soirs, et qu’ils ont tous été suivis par un triste matin. Cette économie, fondée sur des échanges libres entre les êtres humains, permet au plus grand nombre de disposer de plus de biens et de services que ne le permet un modèle économique planifié, le plus souvent rigide et autoritaire (communisme), bien qu’il y ait eu, après la deuxième guerre mondiale, un système intermédiaire, en France, avec un Commissariat au Plan. Et ce système avait, pour un temps, plutôt réussi grâce au fait que l’on repartait alors de presque zéro et qu’il s’agissait d’une économie de reconstruction. Mais la compétition internationale, la mondialisation et un besoin accru de liberté pour les entreprises, ont finalement condamné ce système d’économie mixte. La fameuse (autoproclamée) exception française n’a pas perduré … en économie tout au moins. Je ne parle pas ici de la «culture» qui, elle, reste exceptionnelle!

Nous avons donc aujourd’hui le « marché », que certains voudraient remplacer. Par quoi? Un Etat à tout faire? Une plus grande parcimonie et une répartition de la pauvreté? Un déclin relatif? Une disparition des activités marchandes? Au profit de quoi? Pour vivre, et disposer d’un bien-être que nous espérons croissant, à défaut d’avoir trouvé la clé du bonheur, il nous faut travailler et faire quelque chose que les autres désirent nous acheter. Faute de quoi, nous resterons isolés et sans le sou, dans des professions dont personne n’aura besoin, avec des produits et des services invendables. Quand nous aurons un million de psychologues (pour les fameuses cellules de soutien), un autre million d’assistantes sociales et quelques millions de fainéants en tous genres, comment assurerons-nous notre existence et celle des malheureux, qui mériteraient, eux, une compassion véritable, c’est-à-dire peu spectaculaire, mais efficace? Les entraves que nous mettons aux initiatives et à l’innovation, nous les payerons par un appauvrissement programmé et nos enfants en hériteront avec une absence de formation et de débouchés. Alors que certains pays vivent de la vente de leurs ressources naturelles et d’autres de leur labeur acharné, nous n’avons, quant à nous, que nos cerveaux et quelques petits bras. Ainsi qu’un peu d’eau, il est vrai … Alors, le marché, ça n’est pas si mal. C’est même, pour le moment, le meilleur produit de la liberté, le plus visible en tout cas.

Evidemment, je n’ai pas la prétention de décrire en quelques lignes l’économie dans son ensemble. Disons seulement que, moins on mettra d’obstacles à une évolution de l’économie vers ce qui est nouveau, rare, bien fait et demandé, mieux cela vaudra pour nos emplois, nos capacités d’achat, notre environnement, l’avenir de nos enfants et la protection des plus faibles, ainsi que … pour le paiement de nos fonctionnaires. Sans économie privée libre et prospère, pas de dépenses publiques: la production précède la répartition, la distribution. C’est cette liberté d’entreprendre qui permet plus d’égalité (plus de justice, en fait), et non pas l’inverse. Ce sont les moyens qui permettent les fins. Peut-être, un jour, ce marché sera-t-il remplacé par un système meilleur, qui sait? Comme disait Churchill à propos de la démocratie: « c’est le pire système … à l’exception de tous les autres ».

Pour le moment, nous vivons ici dans une économie bridée, handicapée par un marché du travail rigide, par des réglementations tatillonnes et nombreuses, par des impôts démentiels et par une charge de dépenses publiques considérable. Résultat: persistance du chômage de masse, précarité de ceux qui n’ont accès qu’à un travail partiel ou intérimaire, dénuement des plus âgés et des jeunes sans qualifications. L’économie ne tourne pas rond. Une telle situation génère un sentiment de dépendance et de peur, qui constitue un frein à la liberté ressentie. Pour beaucoup de gens, la vie est subie, inquiète, sans confort, sans espace privatif, sans soins, sans plaisir.

Sur le plan individuel, l’assertion « nous naissons libres » est fort éloignée de la réalité. Un exemple : je suis né pendant la guerre, et alors que mon père était prisonnier (ce fut sans doute la source de ma liberté!) ; avec mes parents, nous avons fui devant les nazis et ceux qui les aidaient (cela m’a conforté dans l’idée que j’étais né sous l’étoile de la liberté!) ; j’ai ensuite partagé le dénuement de mes parents pour cause de spoliation (très bon pour rester libre de ses mouvements!); nous avons ensuite eu très froid et très faim (ce qui m’a donné conscience qu’il y en avait de plus libres et même de plus égaux que moi!). C’est bien connu, un enfant ne s’aperçoit de rien : il peut vivre de rutabagas et d’eau glacée! Etais-je né libre et égal ? De toute évidence, les révolutionnaires qui ont inventé cette formule se sont moqués de moi. Peut-être sans le savoir, mais le résultat était là.

En fait, des millions de gens souffrent infiniment plus que je n’ai souffert. Des gens qui ont perdu toute liberté d’être et d’agir. Cette liberté est devenue pour eux soit la plus grande chose à laquelle ils aspirent, soit la moins importante, comparée à leurs incommensurables problèmes quotidiens. Untel est-il libre s’il naît idiot, laid, au mauvais moment, au mauvais endroit? Un autre n’est-il pas un peu plus libre s’il a bénéficié du contraire? Serai-je libre de mourir si je suis attaqué par toutes sortes de maladies? Disons plutôt que je serai forcé de mourir dans l’angoisse, avec une soi-disant liberté dont je ne pourrai, ni ne saurai me servir. Pour une raison simple: il ne me restera qu’une liberté, celle de sortir volontairement de la vie, si j’en ai le courage.

Libres, peut-être l’êtes-vous brièvement à la sortie du ventre maternel, et encore! Aussitôt sortis, par la force qui plus est, vous avez hurlé de douleur: en célébrant votre liberté? Pour naître libre, encore faudrait-il vouloir naître. Qui demande à naître? Ensuite, si vous avez bénéficié d’une nounou, d’une chambre douce, d’un berceau délicieux, de biberons variés, de soins attentifs, d’une attention de tous les instants, de jeux et de jouets, votre vie en a été adoucie et, par conséquent, votre chance de liberté ultérieure en a été favorisée. Sinon …

Nous connaissons tous des êtres qui nous sont chers, mais qui ont été exposés aux guerres ou aux accidents, et qui souffrent encore au point que la question de leur liberté ne se pose plus, parce qu’ils perçoivent celle-ci comme étant précaire et sans importance à côté de ce qu’ils ont subi, qui a anéanti tout désir autre que de simple survie. Il en est de même pour ceux et celles dont la liberté à un moment x ou y ne vaut nullement comme liberté de toute une vie.

Autre exemple: les parents d’enfants handicapés, malades, accidentés. Quelle est leur liberté d’action et de mouvement avec un poids matériel et affectif pareil? Et les enfants eux-mêmes: croyez-vous qu’une malformation précoce les rend libres? Croyez-vous qu’un enfant enfermé dans une chambre stérile se sent libre? Est-il seulement né libre, même pour quelques instants, dans la mesure où son destin de malade était peut-être tracé dès le départ? Quand vous pensez sans cesse à votre enfant mort tout petit, quand vous aidez votre mère à mourir sans trop de souffrances, quand vous ne cessez d’avoir peur de perdre votre emploi ou de retomber malade, êtes-vous libres? Les contraintes et les pressions vous empêchent de songer seulement à ce que liberté veut dire. Etre n’est pas avoir, certes, mais quand on n’a pas le minimum, on n’est plus rien. Ni libre, ni égal, rien.

Pour être libre, il faut avoir pu apprendre à devenir indépendant, avoir pu disposer des éléments permettant une véritable auto-détermination. La liberté vraie, c’est d’avoir confiance dans son avenir. Et avoir confiance dans son avenir, cela résulte de la confiance que l’on vous accorde ainsi que de la confiance que vous avez en vous-mêmes. Les manques affectifs, psychologiques, et autres, s’ajoutent aux manques financiers et professionnels. Les freins à la liberté sont divers et variés, la liberté en droit ne constituant qu’un tout petit bout de cette liberté. Pour se sentir libre, il faut pouvoir se respecter soi-même, mais aussi être respecté et être aimé sans avoir besoin de quémander une quelconque pitié. Les conditions du surgissement et de la perpétuation de la liberté sont aussi importants que la liberté elle-même.

Egalité ou égalitarisme

Sans liberté, inutile de songer à plus d’égalité. Sans liberté, l’égalité fait de nous des abeilles, des animaux collectifs. La liberté, elle, fait de nous des êtres indépendants et différents (et nous traite comme tels). Des êtres qui se distinguent les uns des autres et qui ont une conscience individuelle. Cette conscience peut comprendre ce qu’est la valeur morale et la nécessité d’une plus grande égalité, au lieu que celle-ci soit imposée au groupe social que nous sommes, de la même façon que le cerveau invisible de la Reine des abeilles impose l’égalité à l’ensemble de ses troupes – soldates et ouvrières, animaux collectivistes assez stupides pour travailler sans fin en échange de clopinettes. Mais la Reine des abeilles n’envisage pas une seconde de doter ses sujettes d’une quelconque liberté : c’est « égalité sans liberté ». Cela s’appelle esclavage et dictature. Décidément, la Nature a initié de curieux comportements animaux, dont certains ressemblent fort aux moeurs humaines!

Avec le mot « égalité », galvaudé jusqu’à la nausée, et utilisé presqu’aussi souvent que le mot “amalgame” (tiens, c’est presque pareil que le mot “égalité”!), on est au coeur du discours ambiant, obsessionnel, qui néglige « liberté », et qui remet « fraternité » aux calendes grecques. A propos des Grecs, remarquons que la notion d’égalité citoyenne remonte à eux, les Grecs, comme d’habitude : il s’agit de ce que l’on appelait “l’isonomie”, définie et mise en oeuvre par Clisthène il y a près de 2.600 ans, isonomie qui a été à l’origine de la démocratie athénienne. Deux mille six cents ans plus tard, on constate peu de progrès, contrairement aux prétentions de l’Etat qui se croit moderne: même insuffisance pour l’égalité que pour la liberté. Les miséreux, les enfants forcés de travailler, les femmes soumises par la menace (particulièrement dans quelques coins très proches de chez nous), les malades congénitaux, les handicapés, les laissés-pour-compte, tous ceux-là et bien d’autres, ne peuvent être (ni se sentir) égaux à ceux qui héritent sans avoir rien fait, à ceux qui se portent comme des charmes, aux souteneurs, aux mafieux, aux trafiquants et autres bénéficiaires qui, manifestement, se débrouillent toujours en pleine égalité des chances.

Que les révolutionnaires aient pu imaginer des fadaises du style « nous naissons tous égaux« , cela passe encore, compte tenu de l’époque, mais plus de 200 ans après, cela a-t-il vraiment changé, à part la fin de l’esclavage? Et encore, on en a peut-être fini avec l’esclavage avoué, avéré, mais l’état dans lequel se trouve nombre de gens, y compris chez nous, ne permet pas de dire qu’ils ne sont plus esclaves de personne. Certains sont endoctrinés et deviennent esclaves par persuasion et par culpabilisation. En fait, l’obsession actuelle n’est pas d’abolir l’inégalité. Dans de nombreux cas, c’est bien sûr impossible : même si certaines maladies pouvaient disparaître ou diminuer grâce à des modifications des comportements humains (sur lesquelles les tenants de l’égalité s’étendent d’ailleurs fort peu, puisqu’ils ne parlent que des inégalités socio-économiques), les inégalités devant la nature, l’époque, le lieu, la fatalité, les guerres, les attentats, et … la religion, demeureront tenaces, malgré tous les discours. Alors, c’est bien d’une égalité très limitée qu’il s’agit dans tous les cas. Comme pour la compassion, on est le plus souvent, et seulement, dans la dénonciation et dans l’incantation, pas dans l’action.

D’ailleurs, si l’on y regarde de près, ce n’est pas vraiment d’égalité qu’il s’agit, mais d’égalitarisme. L’égalitarisme est une doctrine activiste professant l’égalité absolue entre les êtres humains et visant, dans la réalité, à niveler les êtres humains par le bas, au travers de tous les moyens à la disposition des pouvoirs publics et de leurs affidés (associations diverses, groupes de pression, actrices plus ou moins célèbres), dans les domaines les plus nombreux possibles : éducation, économie, habitat, transports, culture. Cet activisme pavé de bonnes intentions aboutit, comme d’habitude avec les bonnes intentions, à des résultats désastreux, opposés à ceux qui étaient désirés. Il en est ainsi de l’éducation qui, à force de niveler vers le bas, a tout écrasé : il n’est que de voir les résultats des comparaisons internationales menées par l’OCDE (non seulement le célèbre PISA concernant les (in)compétences des écoliers de moins de 15 ans, mais aussi le moins connu PIAAC concernant les (in)compétences des adultes de plus de 16 ans, dont les résultats sont pires encore pour la France que ceux de PISA).

En fait, il existe bel et bien un Ministère de l’Egalité et on l’appelle Ministère de l’Education. Son but n’est pas d’éduquer, mais d’égaliser entre eux les écoliers et les étudiants : pas un seul ne doit être meilleur que l’autre. Sauf que certains seront plus colorés que d’autres, puisque les couleurs vont remplacer les notes, paraît-il. Pourtant, s’ils sont colorés, on les reconnaîtra et, par conséquent, on les discriminera, ce qui ira à l’encontre du but affiché. Mais on n’est pas à une contradiction près. Ni à une blague près.

A ce propos, un pays qui a supprimé tableau d’honneur et distribution des prix, comment ose-t-il décorer certains et pas d’autres de la légion d’honneur ? On interdit aux enfants la récompense que l’on offre aux adultes (médailles et décorations aussi variées que sur la veste des officiers soviétiques, coupes de football, concours en tous genres). Ne sommes-nous pas tous égaux ? Pourquoi pas la légion d’honneur pour tous? Cela éviterait une « stigmatisation » et un élitisme insupportables. Et le palmarès du festival de Cannes ! Woody Allen ne s’y est pas trompé. Il va à Cannes, mais refuse d’être sélectionné. Ainsi, il ne risquera jamais de ne pas être récompensé, ce qui lui évitera d’être déclassé, discriminé, stigmatisé.

C’est bien connu: les moins bons ont subi des problèmes socio-économiques et les meilleurs ont conservé des avantages indus (mais pas indus pour ceux qui clament ce genre de phrase). Il faut changer cela, jour après jour, et sans fin: favoriser les défavorisés et défavoriser les favorisés. Pourtant, on peut se demander pourquoi il serait bon de pousser les favorisés à accepter plus d’égalité avec les défavorisés, si l’on ne pousse pas, dans le même temps, les plus valides des défavorisés à mieux s’intégrer et à s’instruire. Le mouvement d’égalité devrait aller dans les deux sens. Or, nombreux sont ceux qui veulent être égaux en droits, mais rares sont ceux qui acceptent d’être égaux en devoirs et en responsabilités.

Et puis, vouloir traiter de façon égalitaire toutes les inégalités, n’est-ce pas le sommet de l’inégalité? Il est évident que les inégalités, pour être combattues autrement que par des mots, devraient être affrontées de façon modulée, ajustée, subtile, variable. En bref, on ne traite pas un problème massif avec de la grosse artillerie, mais juste le contraire.

Beau ou intelligent (et a fortiori si vous êtes les deux à la fois), admettez que votre minois, ou votre cerveau derrière le minois, vous a été offert sur un plateau. Laid ou stupide (et a fortiori si vous êtes affublé des deux tares d’un seul coup), cela risque, au contraire, d’être très dur pour vous, avec ou sans aide de l’Etat. Devant les innombrables inégalités dites “naturelles”, qui, souvent, entraînent des inégalités “sociales” et inversement, que prétend faire l’Etat, à part brasser du vent? Cet Etat omniprésent, matamore plutôt que toréador, va-t-il réglementer la répartition des minois et des cerveaux, compenser les uns par les autres? Veut-il établir une égalité illusoire, impossible, ou favoriser une plus grande équité, une plus grande justice entre les citoyens? Qu’on le dise clairement : nous ne pouvons ni espérer, ni garantir l’égalité, mais nous pouvons et devons œuvrer pour une plus grande justice, une plus grande équité. Changer de mots aiderait à changer le contenu de nos espérances limitées.

Alors, l’égalitarisme forcené n’est-il qu’hypocrisie et opportunisme? Quel est le résultat concret, dans « la vraie vie », de ces discours creux et mensongers sur la liberté et sur l’égalité? N’ayez aucune illusion : quel que soit l’étage de la vie que vous aurez atteint, depuis le ventre maternel en sous-sol, jusqu’à la maison de retraite au grenier, vous serez rarement libres et égaux.

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir philosophé sur la question. D’abord Platon et Aristote, évidemment. Puis, chez nous, Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Tocqueville, et d’autres ; Kant, Nietzsche, Marx, et j’en passe, ailleurs. Mais ceci n’est pas un ouvrage d’enseignement. Je ne vais donc pas citer tous les auteurs dans un modeste billet d’humeur, qui plus est de mauvaise humeur. D’autant que je n’en connais qu’un petit bout, sur les trois mots dont il est ici question, je l’avoue humblement.

Au terme de ce tour d’horizon inégalitaire, vous me direz que j’ai oublié l’essentiel : le sexe. Il est vrai que l’égalité hommes-femmes semble avoir vraiment fait quelques progrès depuis le milieu du 20 ème siècle. Alors, tout n’est pas perdu. A force d’efforts, et si on ne les limite pas au sexe, on y arrivera peut-être un jour … à plus égalité.

Fraternité?

Pour la fraternité, je serai bref, car ce mot est resté suspendu dans le vide depuis 200 ans. Personne ne sait ce qu’il signifie. Essayons quand même, mais ce n’est pas limpide: s’agit-il d’amour, d’amitié, de solidarité? La fraternité est-elle un objectif, une obligation, ou un voeu pieux, du style « aime ton prochain comme toi-même »?

« Salut et fraternité» avait été adopté par les révolutionnaires en 1789. « Salut », c’est militaire. Et « fraternité » lancé sans article, c’est autoritaire. Moi, je dirais plutôt : « Bonjour, prenez soin de vous » . Les mêmes révolutionnaires, devenus partisans et artisans de la terreur, adoptèrent un slogan encore plus expéditif et autoritaire: « La fraternité ou la mort ! ». Les doctrinaires actuels, qui feraient volontiers une obligation de la fraternité, s’ils n’étaient pas déjà fort occupés à imposer l’égalité, seraient bien inspirés de proférer cette menace de mort: l’adoption généralisée de la fraternité en serait sûrement accélérée.

Par-delà les révolutionnaires, « fraternité » vient du latin et désigne une relation familiale de type immédiatement horizontal (ma soeur, mon frère). En l’occurrence, cela ne devrait donc concerner que ma soeur. Or, si déjà je ne la supporte pas, qu’est-ce que ce serait avec ceux et celles qui voudraient que je les prenne pour mes frères et soeurs? Je ne les connais même pas. On me remplit les oreilles d’obligations à l’égard de gens que je n’ai jamais vus. Comment être fraternel avec quelqu’un que l’on n’a jamais rencontré?

J’imagine que la fraternité collective (par opposition à la fraternité familiale), si elle existait, contribuerait peut-être à l’égalité, mais à une égalité qui ne refuserait pas la différence. Il s’agirait alors d’une petite, mais utile, révolution : accepter enfin la différence comme un atout personnel et social à la fois. Pour résoudre le problème, on pourrait créer un Ministère de la fraternité. On a bien eu un Ministère de la solidarité. Celle-ci, la solidarité, remplace d’ailleurs bien souvent, dans les discours officiel, ce qui semblait appartenir à la fraternité. Mais ne nous faisons pas d’illusion : vouloir atteindre une égalité respectant les différences, cela ne pourra pas germer dans les esprits égalitaristes qui nous gouvernent. Pour eux, l’égalité c’est “égalité sans différence”. Point.

Abandonnons finalement notre devise incantatoire “liberté, égalité, fraternité”, fort peu et fort mal mise en oeuvre, malgré 200 ans d’efforts et d’écrits en tous genres. Sur cette Planète-ci, et dans ce pays-là, je préfèrerais voir et entendre une devise plus aimable, telle que: « Amitié, Confiance et Espoir » .

Sinon, nous pourrions au moins adopter la devise franco-anglaise de l’Ordre de la Jarretière : « Honi soit qui mal y pense ». Après tout, elle a été rédigée en vieux français et pourrait donc devenir nôtre sans difficulté.

L’histoire est la suivante:
Au cours d’un bal de la Cour, la Comtesse de Salisbury, favorite du Roi Edouard III d’Angleterre, fait tomber sa jarretière (sans le faire exprès, paraît-il) devant les danseurs ébahis. Le Roi dit alors à la foule médusée, en attachant la jarretière à son propre genou: « Honi soit qui mal y pense. Tel qui s’en rit aujourd’hui s’honorera de la porter demain, car ce ruban sera mis en tel honneur que les railleurs le chercheront avec empressement ». Et il promet à sa favorite de faire de ce ruban un insigne si prestigieux et si désiré que les courtisans seront tous fiers de le porter. Il crée ainsi l’Ordre de la Jarretière, qui est devenu, depuis lors, le plus élevé des ordres de chevalerie britannique. On retrouve d’ailleurs la phrase “Honi soit qui mal y pense” sur les armes royales du Royaume Uni.

Cela, qui s’est passé au XIVème siècle (au cours duquel le mot « honni » s’écrivait encore avec un seul n), nous donne une petite idée de l’éternel humour britannique, qui serait le bienvenu aujourd’hui chez nous, en ces temps de discours bureaucratique, autoritaire et insondablement creux.

Serai-je ostracisé, au sens étymologique du terme – grec encore une fois -, c’est-à-dire serai-je banni, après que les citoyens (bien sûr égaux entre eux) auront inscrit mon nom sur un tesson de céramique (à l’origine, c’était même une coquille d’huître), pour me punir de n’avoir pas cessé de déblatérer au sujet du trinôme “liberté, égalité, fraternité”?
Inscrivez mon nom sur vos coquilles et vos tessons! Vive la démocratie! Vive la révolution française!

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Contrepoint

« La démocratie a deux excès à éviter : l’esprit d’inégalité, qui la mène à l’aristocratie, ou au gouvernement d’un seul ; et l’esprit d’égalité extrême, qui la conduit au despotisme d’un seul, comme le despotisme d’un seul finit par la conquête

Autant le ciel est éloigné de la terre, autant le véritable esprit d’égalité l’est-il de l’esprit d’égalité extrême.

La place naturelle de la vertu est auprès de la liberté, mais elle ne se trouve pas plus auprès de la liberté extrême qu’auprès de la servitude. »

MONTESQUIEU, De l’esprit des lois, Livre VIII, chap. II.

Liberté, égalité, fraternité … vraiment !?

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