Que manque-t-il à notre vie ? Le bonheur : un peu, beaucoup, à la folie …
Imaginons que ce bonheur soit comparable à la quatrième « foliole » du trèfle à quatre feuilles ! Qu’il vienne en plus des trois feuilles que seraient, pour moi, le bien-être matériel, la santé et l’espoir. Je mets ces trois éléments dans mon trèfle habituel à trois feuilles. Ils sont importants, fondamentaux même. Mais vous pourriez choisir différemment les trois constituants de la vie qui vous semblent les plus importants: liberté, égalité, fraternité, malgré leur caractère illusoire; ou travail, famille, patrie, bien que ce soit plutôt dépassé comme trio; mais moins dépassé, apparemment, si vous remplacez patrie par solidarité (!); ou bien encore: pouvoir, argent, sexe, qui finit souvent mal ou reste réservé à une élite de demeurés; ou bien encore: gloire, créativité, liberté, ça c’est mieux, mais plus rare; ou bien boire, manger, dormir, c’est plus trivial, mais réaliste; ou bien n’importe quel autre trio que vous pourriez choisir en panachant quelques bouts des trios sus-nommés. Le tout est de sélectionner un ensemble pouvant s’inscrire sur trois petites feuilles vertes pendant assez longtemps, disons habituellement. Habituellement, c’est ça un trèfle à trois feuilles. Le bonheur, lui, diffère de ces trios: il n’est pas habituel, il est une quintescence, un aboutissement.
Le trèfle à quatre feuilles est rare: une fois sur dix mille trèfles ! Sa cueillette est laborieuse. Malgré tout, on trouve parfois un tel trèfle. Scientifiquement parlant, on ne sait ni le reproduire à volonté, ni l’observer en quantité et de façon systématique. C’est donc un hasard, une exception. Non pas une exception qui confirme la règle (aucune exception ne saurait confirmer une règle), mais une exception qui met la règle à l’épreuve (« exceptio probat regulam »). La règle n’est pas dans le bonheur. Elle est dans la vie sans bonheur. Avec peut-être du confort, de la santé, de l’espoir, ou bien avec du boire, du manger et du sommeil, mais sans bonheur. Et pourtant, celui-ci existe parfois, comme l’amour: chacun connaît quelques personnes qui semblent vivre dans le bonheur. Vous n’en connaissez pas?
Ce qui est singulier avec lui, le bonheur, c’est que le trèfle à quatre feuilles est supposé le porter : ne dit-on pas de ce trèfle-là (celui à quatre feuilles) qu’il est un porte-bonheur ? Une fois cueilli, le trèfle à quatre « folioles » devra sécher à plat entre deux buvards pour être préservé d’une possible marcescibilité. Ce n’est qu’alors qu’il pourra être placé dans un portefeuille pour servir de porte-bonheur portatif. Il restera alors dans cette cachette, jusqu’à ce que, n’en pouvant plus d’être ballotté d’un endroit à l’autre, il tombe en poussière ou par terre. Serait-ce là le destin du bonheur?
Comment parler plus avant de celui-ci ? Ne sachant ni de quoi il est composé, ni comment le susciter, je ne puis l’évoquer mieux que je ne le ferais de la fraternité, par exemple, à laquelle je ne comprends rien. Le contenu du bonheur demeure pour moi une énigme. J’imagine que c’est une quête, un espoir, une attente, un soleil au zénith. Ou, plus simplement, je pense que ça pourrait être l’étage le plus haut de la maison où vit ma belle. Au fond, je pense au bonheur comme à un amour permanent, renouvelé à chaque instant, qui m’attend à ce dernier étage.
Lorsque je monte l’escalier pour rejoindre ma belle, on dit que « j’aspire au bonheur ». Je dirais plutôt : « je grimpe l’escalier pour rejoindre mon amour ». Ce bonheur éprouvé pendant la montée de l’escalier, à la fois interminable et trop rapide, l’emporte amplement sur celui ressenti dans l’accomplissement de l’amour. En un mot, l’attente du bonheur se confond avec le bonheur lui-même.
L’escalier, comme le fond de la mer, me rend euphorique. Le vertige des profondeurs n’est rien à côté du vertige des hauteurs, éprouvé pendant la montée de l’escalier, et au bout duquel vous savez que votre amour vous attend. J’imagine même que les meilleurs architectes ont appris à réaliser des escaliers du bonheur – différents des escaliers habituels -, des escaliers où l’on peut s’élancer et s’essouffler dans la montée des marches vers ce qui semble être un palier illuminé, sommet ensoleillé où l’on retrouve enfin son amour. Un tel escalier ne conduit pas vers une inconnue; il conduit vers celle que l’on ne connaît pas assez, que l’on aime déjà beaucoup, énormément, à la folie, et que l’on craint de ne plus pouvoir, un jour aussi lointain que possible, ni atteindre, ni garder pour soi.
Voilà comment je songe au bonheur, ne sachant le décrire avec des mots précis. La quête du bonheur doit mettre hors d’haleine, couper le souffle. Ce n’est qu’après l’avoir atteint, ce petit palier ensoleillé, que je pourrai respirer, en faisant attention à ce que mon souffle n’éteigne pas mon amour, ni ne fasse éclater ma bulle de bonheur.

Ariel Alexandre

Contrepoint

A cette quartefeuille, – en l’air suspendue comme le motif d’un tableau de Magritte -, ne siérait-il pas d’ajouter, aussi ténue soit-elle, une tige : le Sens ? Le sens n’est-il pas cette voie, cet élan qui donne à notre mouvement l’équilibre secret des cyclistes, ou cet art du combat à mains nues contre les moulins à vent et les mirages ?

Jean-Paul Pouderon, 2015

Porte-bonheur

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